L'Enfer, c'est les Autres

Je ne dis mot, et pourtant, je ne consens pas

cup of ea

       Il y a quelques mois, j’ai eu la chance de pouvoir inviter dans mon école la rédactrice en chef de Madmoizelle, Clémence Bodoc, pour un débat sur le consentement. Elle avait commencé par une parabole : celle du salon de thé.
Dans un salon de thé, la personne qui nous sert ne va pas essayer de deviner ce que l’on veut consommer. Elle va nous demander ce que l’on veut, et nous laisser choisir sur une carte avec différents produits. On peut prendre un thé, comme attendu. Mais dans un salon de thé, on peut aussi prendre un café. Ou même une pâtisserie. Et, j’ajouterais que la carte elle-même peut évoluer selon la saison, pour se réinventer… Ou tout simplement en fonction des goûts du client. Mais en séduction ? Ça n’est pas le cas. On s’attend ce que tu commandes du thé, on va parfois te le servir, et dans les cas les plus graves, te forcer à le boire. Mais cette vidéo en parle mieux que moi. C’est cette fameuse « zone grise » : lorsque le consentement n’est pas clair, implicite, ou parfois tout simplement imaginé. Mais laissons de côté la culture du viol pour aujourd’hui. Si la parabole de Clémence m’a autant affectée, c’est parce que chez moi elle dépasse le cadre de la séduction. Il y a bien un produit que l’on m’apporte sans me demander mon avis. Et ce, depuis longtemps. Au point de m’en dégoûter la plupart du temps. Ce produit, c’est le contact physique.

       Cela fait un moment que je dis à mes amis que je ne supporte pas qu’on me touche. Je n’initie quasiment jamais les câlins (et quand je le fais, c’est souvent parce que l’autre pleure, que je panique, et que je tente vaguement de le ou la réconforter). Si j’ai le choix entre m’asseoir sur une chaise ou un canapé avec des gens, je vais choisir la chaise. Quand quelqu’un s’approche de moi, mon premier réflexe est de me recroqueviller sur moi-même. Bref, ça paraît évident : je déteste ça, n’est-ce pas ?
Sauf que. Sauf que, ce que je dis plus rarement, c’est que les câlins sont mon quotidien avec les enfants. Quand je rentre chez mes parents, avant même d’avoir posé mes affaires dans ma chambre, j’écarte les bras, et j’attends que les petits monstres me sautent dessus. Avant qu’ils ne se couchent, c’est pareil : impossible de dormir sans un câlin et bisou bonne nuit ! Et le matin, rebelotte. Sans compter les câlins spontanés tout au long de la journée, parce qu’après tout je n’ai pas toujours besoin d’excuse pour les étouffer entre mes seins !
Et j’adore ça. Depuis la naissance des jumeaux, je ne pense pas avoir déjà fait 24h en leur présence sans bisous ni câlins. Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à faire de même avec les adultes, alors ? Parce que les enfants, eux, n’ont rien fait pour m’en dégoûter.

       Il m’a fallu de nombreuses années pour réaliser que mon corps et mon identité m’avaient échappé. Moi qui suis si fière de mon prénom, parce qu’il est rare et que sa signification me fait lever le matin (sans compter les compliments que je reçois parfois), je me suis rendue compte que des inconnus m’appelaient par mon surnom, qui n’a pas le même impact. Seuls mes amis de longue date finissaient par m’appeler ainsi. Preuve de notre relation particulière ! Il n’a jamais été question de personnes dont je n’arrive même pas à retenir le visage, et encore moins le prénom. Moi qui dis détester les câlins, je me suis rendue compte que ça ne rentrait pas dans l’équation lorsque la personne en face de moi avait envie d’en faire.

White Plane on the Sky
L’éloignement progressif du respect de mon intégrité

       La première réalisation de ma perte de contrôle, ce fut avec mes cheveux. Je l’ai dit, et je m’épuiserai si besoin en le répétant encore et encore : je refuse qu’on me touche les cheveux. Pourquoi est-ce que tant de femmes (et les hommes aussi hein) noires doivent le répéter ? Nos cheveux ne sont pas une attraction que l’on touche pour « voir ce que ça fait ». Solange Knowles le dit mieux que moi : Don’t touch my hair ! (Je constate avec effroi que les commentaires sous le clip ont été désactivés, et je soupçonne fortement les commentaires racistes d’en être la cause).
Puisque ma peau a longtemps été trop claire à mon goût, mes cheveux crépus ont toujours été ce que j’avais de plus « noir » chez moi. Ils auraient dû être ma fierté. Mais, à la place, ils sont devenus une blague. J’ai des tresses ? On va les appeler des lianes, et les balancer en chantant. J’ai les cheveux défrisés ? On va mettre sa main dedans, et me poser plein de questions. J’ai les cheveux naturels ? On va mettre sa main dedans, parce que « c’est drôle », « c’est trop bizarre »… et j’en passe. Pourquoi je n’ai rien dit, à ce moment-là ? Parce que j’étais trop choquée pour dire quoi que ce soit… Et parce que, comme toujours, je ne voulais pas passer pour la méchante. Sauf que résultat, il a fallu attendre la cube, que j’arrête de me défriser, et que je porte des tresses rouges pour assumer ma crinière. Avec des cheveux rouges, impossible de se cacher ! Et au moins, les questions concernaient la couleur, et non plus la nature de mes cheveux…
Je pensais être la seule à avoir ce « léger souci capillaire ». Puis, en regardant le documentaire Ouvrir la voix d’Amandine Gay, j’ai entendu le témoignage de tant de femmes noires qui avaient le même discours que moi. Et en sortant de la projection, j’ai pu en discuter avec mes amies. Je n’étais pas folle ! Alors maintenant, je peux le dire : ne touchez plus mes cheveux ! C’est bien simple. Les rares personnes qui peuvent le faire le savent. Ou bien tu es mon petit cousin de 3 ans qui veut jouer au coiffeur. Ou bien tu es une personne qui sait me coiffer. En dehors de ces catégories, ce n’est même pas la peine d’essayer !

Woman Wearing White Sleeveless Lace Shirt
Au moins, quand c’est toi, t’es sûre que c’est consenti

       La deuxième réalisation, ça a été avec mon corps en général. Ça doit bien faire 10 ans que les comportements à mon égard ne sont pas appropriés. Remarques déplacées sur ma poitrine ou mes fesses. Blagues sur mes oreilles ou mon nez. Toucher sans permission. Je n’irais pas jusqu’à dire que mes complexes sont liés uniquement à ces comportements. Après tout, ma confiance en moi n’a pas attendu les autres pour s’effondrer. Est-ce pour autant qu’il était nécessaire de rajouter du sel dans la plaie ? Parfois, je repense à tout ce que j’ai laissé passer par peur de déplaire, et je me demande comment j’en suis arrivée là. Au lycée, un garçon de ma classe avait pour passion ma poitrine. Il avait donné un nom à chacun de mes seins, et il n’y avait rien de plus amusant pour lui qu’essayer de mettre sa tête dedans. A quel moment quelqu’un peut-il limiter mon existence au point de plus s’intéresser à ma poitrine qu’à moi ? Et moi, dans mon innocence, je dirais même mon inconscience, j’acceptais cela, parce que je me disais que c’était plus drôle que méchant, et qu’après tout, on était « amis ». Résultat ? J’ai fini par avoir honte de ma poitrine, et moi qui adorais les hauts échancrés (qui existent indépendamment de ma volonté d’ailleurs, un simple débardeur fait l’affaire), j’ai totalement arrêté d’en porter pendant plusieurs années.

       Et c’est dans ce contexte déjà difficile que sont arrivés les câlins. Je ne sais pas ce qui chez moi pousse aux remarques, aux blagues blessantes, et aux câlins, même de la part de personnes que je viens de rencontrer. Je crois bien que c’est un de mes plus grands mystères actuels à résoudre, parce que le savoir, c’est avoir le pouvoir de le faire cesser. J’ai un rapport déjà si complexe à mon corps, pourquoi rendre les choses encore plus difficiles en m’imposant de le mettre en contact avec d’autres ?
Pourtant, je ne cache pas que ça me déplaît ! Et je ne suis pas la seule dans ce cas. Il y a peu, ma famille et moi, nous avons rendu visite à un oncle, qui nous a fait un câlin à chacun pour nous dire bonjour. La réaction de mes petits frères et sœurs fut édifiante. Ils ont complètement paniqué ! Les trois se sont figés, les bras le long du corps, en faisant une belle grimace. Seule la dernière a eu la présence d’esprit de maladroitement taper le dos de mon oncle. Et vu comme ces petits me ressemblent, je dois avoir la même réaction quand ça m’arrive… Quel intérêt de toucher un glaçon ?

       Je suis néanmoins prête à faire des efforts pour ceux que j’aime vraiment. Gary Chapman parle dans son livre Les 5 langages de l’amour des différents moyens existants pour dire je t’aime : les paroles valorisantes, les moments de qualité, les cadeaux, les services rendus, et le contact physique. Eh bien, maintenant, je le sais. Je suis incapable de dire je t’aime, mais j’ai aussi des difficultés à le montrer par le toucher. Dire je t’aime est quelque chose de trop fort et trop important, et les câlins sont bien trop banalisés à mon goût. Mais que je ne parle pas la même langue que mes amis n’est pas un soucis. Je les aime assez pour accepter que ce soit la leur. A condition qu’ils comprennent aussi que, parfois, ça soit trop pour moi.
Quand aux autres…  C’est décidé, je ne le laisserai plus faire. Qui ne dit mot consent, vous dites ? Qu’à cela ne tienne. Le prochain inconnu qui me touche, je le bouffe. Diego style. Il serait dommage de gâcher un si bon thé parce qu’on m’a trop forcée à le boire !

 

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