You gotta look at yourself and make a change, You is kind, you is smart, you is important

Vous voulez dire que tous les noirs ne savent pas danser ?!

       coach, dance, dancing

       Lundi. 17h05. Station de métro berlinois. En jogging moulant à rayures orange fluo (parce que la discrétion, ça n’est pas pour moi), j’attends le U-Bahn qui me mènera jusqu’à mes cours débutants de modern-jazz et de danse afro-contemporaine. J’y serai la seule noire. Parce qu’après tout, comme me disait une consoeur française peut-être maladroite mais quand-même bien raciste il y a deux semaines quand j’ai évoqué ces cours, « Bouger ton cul, t’as ça dans le sang, pas vrai ? Les noirs savent vraiment tous faire ça ! » Et la réalité a semblé lui donner raison, parce que la seule autre femme noire du cours d’afro est partie au bout d’un cours, car c’était évident… Elle n’avait rien à apprendre là-bas. Ça devrait également être mon cas, n’est-ce pas ?
Si seulement. J’aime la musique qui fait PomPomPom, pourtant. Celle qui donne envie de bouger ses fesses en rythme (et ce, même quand ça implique des propos sexistes. Parfois, je veux juste faire reposer mon militantisme pour chanter du Chris Brown). La danse est un art sublime… et un excellent moyen de séduction. Qui peut résister à un danseur ou une danseuse ? Mais quand c’est moi qui doit bouger, c’est bien plus compliqué ! Car malheureusement… Je suis une noire qui ne sait pas danser.

       Je ne vais pas être de mauvaise foi. C’est vrai, je sais bouger en rythme. C’est vrai, il suffit que je bouge un peu mes fesses pour donner l’impression que. Ça a d’ailleurs suffi pendant des années, lorsque dans les fêtes, j’étais la seule noire sur la piste de danse (et dans la pièce également, d’ailleurs). Un mouvement, et tous étaient extasiés. Mais dans les cercles plus diversifiés ? Je ne trompais personne. Je redoutais les premières notes d’un morceau à la mode durant les fêtes de famille. Parce Beyoncé rimait avec cercles des enfants au milieu de la piste, et les parents assis à nous regarder. Parce que mes cousines connaissaient des chorégraphies entières, en solo ou en groupe, et que je restais à me dandiner convaincue d’être ridicule, et me faisant réprimander dès que je m’oubliais et que je restais statique sur la piste. Puis j’ai développé la meilleure astuce : bouger des pieds en rythme, en me mettant en retrait. Et à la première occasion ? La fuite. Inutile de dire que la naissance de mes petits frères et soeurs fut une bénédiction : Il suffisait de les porter pour ne plus avoir à danser !
Le rythme dans la peau des noirs, c’est une énorme mascarade. Je l’ai compris lorsque j’ai vu des enfants de 2ans qui dansaient déjà bien mieux que moi, et qui faisaient des shows à chaque Noël. Je pense tout simplement que tant de noirs savent danser parce que beaucoup de cultures afro sont liées à la danse ! Dans ma famille, il n’est pas question d’attendre d’être saoul aux mariages pour danser. Et que personne n’ait l’audace d’évoquer la danse des canards ou la chenille…. En revanche, à force d’avoir mariage, baptême, anniversaire… bref, chaque réunion de membres de la même famille où une bonne partie de la journée est dédiée à la danse, à force de regarder les plus grands danser dès le plus jeune âge, et d’imiter les clips… Eh bien, indépendamment de ta concentration de mélanine, tu sais danser. Pour ma part, je suis maladroite, peu observatrice, et je manque de confiance. Je n’essaie jamais de reproduire les chorégraphies de Ciara, parce que je me dis d’office que ça sera trop compliqué, et que je serai risible. Je me sens mal à l’aise à l’idée de danser devant les membres de ma famille que je ne vois que 3 fois l’an. Et, aussi simplement que cela, je suis devenue une noire qui ne sait pas danser.

Et pourtant, j’aime tellement ça, la danse ! J’ai commencé le modern-jazz en primaire, et j’adorais les spectacles de fin d’année. J’étais tellement fière de moi, même si je savais ne pas être incroyable non plus, parce que la dynamique de groupe suffisait pour me rendre heureuse. Just Dance demeure mon jeu de console préféré, et je ne rate jamais une occasion d’y jouer. Et je fais partie de ces huluberlus qui vont en boite uniquement pour apprécier la musique, indépendamment de mon taux d’alcoolémie et de la population masculine présente (même s’il m’arrive, je l’avoue, de profiter d’une pause pour leur dire des choses que je regretterai le lendemain lorsque ce taux est trop élevé).
Mais j’aime tout cela pour une raison simple : je suis guidée, ce qui me met en confiance. En cours, j’étais avec d’autres filles dans la même situation que moi. On riait ensemble, on galérait ensemble, on était fières du résultat ensemble. La sororité, ça n’a pas de prix ! Sur jeu vidéo, il suffit de suivre un modèle. Rien de plus gratifiant que d’aligner les « Perfects ! » lorsqu’on est quelqu’un qui a besoin de validation comme moi. Et en soirée… C’est bien simple, et pourtant très triste, mais quand je suis saoule, je ne me pose plus de questions, je ne me prends plus la tête, et je me contente de faire ce que j’ai envie de faire. Mais ce n’est pas normal d’en arriver là ! Pourquoi est-ce que j’aurai besoin de perdre le contrôle de moi-même pour me sentir bien ?
Et puis, est apparu devant mes yeux émerveillés la vidéo dont j’avais besoin :

Une jeune femme (racisée de surcroît), que je suis depuis quelques années parce qu’on se ressemblent tellement, à jouer les filles rigolotes, l’auto-dérision frisant la dévalorisation masquée. La voici qui reconnaît avoir envie de montrer une autre image d’elle-même, plus valorisante, et ce grâce à la danse. Les propos d’Ashly me ressemblent tellement que j’en ai eu mal dès les 30 premières secondes :

Sexy, c’est trop sexy !
Salut, je suis Ashly, et je veux apprendre à être sexy. Vous me connaissez sans doute comme la fille bizarre de Buzzfeed Violet ! Ca m’a toujours convenu de jouer ce rôle : j’ai toujours trouvé ça drôle de tomber, faire des grimaces et ne pas savoir flirter, mais dans ma vraie vie, ça s’est transformé en ce que je suis vraiment. (…) Pourquoi la danse pour me sentir sexy ? (…) Pour moi, le summum de la confiance en soi sont les personnes sur la piste qui s’oublient dans la danse et se sentent sublimes, et je n’ai jamais ressenti ça à propos de mon corps.

       C’est… exactement ça. J’ai vu cette vidéo, et j’ai compris : je me DEVAIS de me remettre à la danse. La danse ne devrait être une n-ième source de complexes, et d’impression que je ne suis « pas assez noire » (ah, le terme bounty et ses ravages… Ça sera pour un prochain article), pas stylée, trop maladroite, voire bonne qu’à être drôle et légèrement ridicule. Ça devrait être un moyen pour toutes et tous de se sentir en confiance, de se lâcher, et d’être heureux. Et c’est mon objectif de ce semestre. Sauf que contrairement à Ashly, je n’y consacre pas 30 jours, mais un jour par semaine pour au moins un semestre ! Et j’ai bel et bien l’intention de continuer en janvier prochain.
Mes deux cours répondent parfaitement à ce besoin de changement. Le cours d’afro-contemporain, c’est un cours où je dois apprendre à me détendre. Je suis tellement paniquée à l’idée de mal faire, que je compte chaque temps, et surtout, que je me fige et me raidis. Au fur et à mesure des semaines, j’apprends à danser sans chercher à tout contrôler. Je n’arrive pas à tout faire ? C’est pas grave, je vois bien que j’y arrive de mieux en mieux à chaque cours. Ne plus paniquer lorsque j’entends Pour Me Water parce que j’ai fait une chorégraphie dessus, alors qu’avant je voulais danser mais j’avais peur de ne pas savoir quoi faire ? Ça n’a pas de prix.

Et puis… est arrivé le cours de modern-jazz. Je ne sais pas qu’elle mouche m’a piquée après le BAC pour que j’arrête cette activité. Dans un cours de modern-jazz, je ressens 3 choses : la souffrance, dans un premier temps, parce que je manque cruellement de souplesse. Le ridicule ensuite, parce que le modern-jazz, ça demande beaucoup de confiance, et de lâcher prise. Alors évidemment, je me sens nulle, et maladroite. Jusqu’au moment où… Tout bascule. Je m’oublie pour me laisser porter par la musique. Et, pendant un cours instant… Je me sens sexy. Je peux traverser la pièce en diagonale comme une mannequin sur un podium, en rythme sur le remix de boum boum tam tam.  Et à la fin de la traversée ? J’en redemande, et, sans que je ne le contrôle, mon corps n’a qu’une envie, c’est de continuer à danser. Et ça se voit ! Ma prof, une magnifique jeune femme qui pourrait se balader dans un sac poubelle et toujours rester l’incarnation-même du sexy tellement elle suinte l’aisance et la confiance (pour ne pas dire la big dick energy), me l’a sorti au dernier cours : « du bist echt krass, eh! » qu’on pourrait traduire par « T’es vraiment trop cool, wow » ! Qu’une femme aussi incroyable puisse me le dire spontanément ne signifie qu’une chose : ce n’est peut-être pas inné mais acquis, mais le résultat reste le même : avec une goutte de confiance, un nuage de bonne musique et un soupçon de prof hyper sexy, je peux et je vais devenir une femme noire qui sait danser.

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