L'Enfer, c'est les Autres

Le pouvoir de l’amitié


       Quel est le point commun entre un pirate à la cicatrice sous l’œil, un ninja avec des moustaches de renard et une jeune femme avec une cicatrice presque invisible au dessus du sourcil ? Il n’y en a étonnamment plusieurs, sinon je n’aurais pas passé autant de soirées enfermée chez moi à regarder des animés au lieu de profiter de New York en ce bel été avant la prépa (promis, j’en profitais la journée, je ne suis pas si ingrate) où j’ai commencé One Piece et Naruto.
Alors certes, j’ai des parents en vie, je suis une femme (noire de surcroît), je n’ai pas de pouvoir, je cherche encore ma voie et mon « envie brulante de gagner », ou nekketsu. Et, accessoirement, ma vie n’est pas un récit fictif (je crois). Il n’empêche. Outre le sourire niais, l’indéfectible optimiste et la naïveté presque effrayante, il y a quelque chose que tous les héros de mangas de bagarre et d’aventure, et surtout des shonen nekketsu, partagent avec moi : un sens surpuissant de l’amitié. Partout où ils vont, sans vraiment comprendre comment ni pourquoi (ni même en avoir conscience), ces héros se font des alliés, tissent des liens forts, et pour les nomades comme Luffy de One Piece, ils partent en laissant derrière eux des personnes qui leur sont désormais chères. Ce sont ces mêmes personnes qui vont donner envie aux héros de se relever à chaque épreuve. Un flash back, une amie qui crie leur nom, un proche blessé, et c’est reparti. A peu de chose près, c’est aussi mon cas. Je l’ai d’ailleurs longtemps considérée comme ma plus belle capacité : mon pouvoir de l’amitié.
     

       Toute mon enfance, j’ai vécu dans l’attente de développer des pouvoirs. Dès le CP, j’ai attendu avec l’énergie du désespoir de recevoir ma lettre de Poudlard, et que mes pouvoirs se révèlent inconsciemment en attendant d’avoir onze ans. En CM1, je rêvais de pouvoir hypnotiser les gens grâce au livre de Molly Moon. Puis, j’ai guetté la première explosion qui aurait pu révéler que j’étais non pas une sorcière, mais une sorcelière comme Tara Duncan. En 6e, sur ma fiche de présentation pour les profs, quand on m’a demandé mon rêve, j’ai répondu « maitriser le feu ».
Que de déceptions successives.
Je n’étais qu’une vulgaire humaine, sans capacité hors norme, et plus bizarre que spéciale. Sauf que. Toute humaine que j’étais, il y a quelque chose que j’ai toujours eu : des amis. Même si plus jeune je pleurais beaucoup, j’avais toujours quelqu’un pour me consoler. Même si j’étais bizarre, je trouvais toujours quelqu’un pour rire avec moi. Même si j’étais faible, d’autres plus forts que moi me prêtaient leur force. Comment avais-je pu fermer les yeux là-dessus ? La voilà, ma force. Dans les autres. Alors, lorsque bien plus tard on m’a demandé ma plus belle qualité, j’ai répondu sans hésiter : c’est ma capacité à me faire des amis.

       Et de fait, les différentes amitiés tissées au cours de ma vie ont eu un impact non négligeable. Si je tiens autant à l’amitié femmes-hommes, c’est parce que j’ai eu des amis garçons avant même d’avoir des amis filles en maternelle, et que j’en garde un excellent souvenir. Si j’étais aussi fan de Lorie, c’est parce que je pouvais partager cette passion avec ma meilleure amie de primaire. Si je parle anglais aujourd’hui, c’est parce que je voulais tout partager avec une amie qui ne parlait pas ma langue au collège. Mon amour des dîners autour d’une bière, ou des nuits blanches à boire du thé en refaisant le monde ? Tout est dû à des personnes suffisamment particulières pour apprécier ma compagnie.
Chaque fois, c’est la même chose. J’arrive dans un lieu nouveau avec une boule au ventre, persuadée que je ne trouverai personne avec qui sympathiser. Et j’en repars le cœur serré, parce que je suis triste de quitter ceux auxquels je tiens, et parce que j’ai dû faire encore plus de place pour de nouvelles et belles amitiés.

      Mais est-ce vraiment un bon pouvoir ? Un oncle connu de presque tous a dit un jour une phrase devenue légendaire : « un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ». Et, le prenant au mot, j’ai tout accepté au nom de l’amitié. En CP, j’étais parfois terrorisée par celle que j’appelais ma meilleure amie. Un jour, alors qu’elle m’avait blessée et que je voulais lui faire la tête, elle m’avait fait chanter « Ta meilleure amie » de Lorie, en justifiant que si je pouvais lui chanter ça, c’est que c’était le cas. Une autre de mes amies avait décidé en CM1, du jour au lendemain, de ne plus m’adresser la parole. Alors, pendant des mois, je l’ai suppliée jusqu’à ce qu’elle daigne me reparler. Au collège, une amie très proche m’a dit lors d’une dispute qu’elle souhaitait la mort de mes petits frères pour me voir souffrir. D’autres m’avaient pris mon sac et se le balançaient jusqu’à ce que j’éclate en sanglot et que j’en frappe une aux tibias. Des amies ont refusé de me laisser un pouf alors que je faisais une crise d’épilepsie partielle et qu’un ami essayait de m’allonger, parce qu’elles étaient fatiguées. Une amie n’a jamais répondu à mon message de détresse alors que j’étais face à un frotteur dégueu dans le métro. Puis, celle que j’ai le plus admirée au collège, et qui me faisait l’honneur de m’appeler sa meilleure amie jusqu’au lycée, a décidé de m’abandonner le jour où elle a réalisé que je n’étais plus si impressionnable. Ca  fait plus de 5 ans, et pourtant, je ne l’ai compris qu’il n’y a quelques mois.  Oui, je n’ai jamais été seule. Oui, j’étais toujours entourée. Mais à quel prix ? En y réfléchissant, j’ai réalisé que l’amitié ne devrait pas être une contrainte. Ma peur de la solitude m’a enfermée dans des situations où j’étais profondément malheureuse, et où je restais au nom d’une fidélité qui n’était que de mon côté, ou qui me faisait souffrir.

       Je me suis rendue compte que voir ma façon de tisser mes amitiés comme un pouvoir était très dangereux : je le voyais comme un don, que je ne maitrisais pas, indépendamment de ma volonté, et dont je devais me réjouir. Critiquer une de mes amitiés, c’était être ingrate : comment pouvais-je me plaindre, alors que je n’ai jamais passé un seul repas seule à la cantine durant toute ma scolarité ? Je voyais mes amitiés comme un cadeau que mes amis me font. J’étais parfois émerveillée de voir que des gens aussi géniaux daignaient m’apprécier, malgré mes (nombreux) défauts. Résultat, je les mettais sur un piédestal (me sentant inférieure), et j’étais incapable de remettre quoi que ce soit en question. Ce qui faut que je me suis très souvent retrouvée dans des situations inconfortables, dont je n’osais pas sortir par peur d’être ingrate. Toutes ces amies qui m’ont blessées au collège et au lycée ? Je suis revenue vers elles. Oui, même celle qui a souhaité la mort de membres de ma famille. Parce que selon moi, c’était mon devoir d’y être fidèle. 
Mais mon premier déclic, je l’ai eu en regardant Naruto. Outre l’histoire d’un ninja rejeté de tous qui rêve de devenir chef de village, il s’agit aussi de l’histoire d’amitié (qui frise l’obsession selon moi) entre Naruto et Sasuke, un ninja orphelin obsédé par la vengeance au point d’abandonner son village et ses proches. Naruto, voulant faire le bien, n’a qu’un objectif : le ramener au village, parce que c’est son meilleur ami. Et moi, voyant toutes ses tentatives pour faire revenir cet émo complètement ingrat qui essaie de le tuer dès qu’il peut, je me disais que ce Sasuke n’en valait vraiment pas la peine ! Etre fidèle et pardonner, c’est bien, mais faire revenir quelqu’un au nom d’une amitié passée, alors qu’ils s’agit désormais d’un assassin geignard ? Non merci. Et c’est ainsi que ma vision éternelle et inaliénable de l’amitié en a pris un coup pour la première fois. Et progressivement, l’effet inverse s’est produit : j’étais tellement habituée à avoir mal en amitié que j’étais surprise de ne pas me faire maltraiter.

Un « ami » qui cherche à te buter et qui sourit jamais ? Flemme.

       Alors, il y a quelques mois, j’ai pris un virage à 180°: marre de subir des amitiés. Je n’avais qu’une envie, recommencer à zéro dans un autre pays. Je vivrais d’amitiés simples, sans être vulnérable pour être sûre qu’on ne me fera aucun mal, à guetter la moindre situation déplaisante pour fuir. A part à la maison, j’étais constamment sur mes gardes, et, il faut l’avouer, bien plus malheureuse. J’avais tellement peur un jour de dire la phrase de trop, et tout gâcher. Et puis, un soir, j’ai appris que je n’étais pas la seule à changer de pays pour fuir ce que j’avais laissé derrière moi. Je me sentais moins seule ! Et ainsi, j’ai appris à faire confiance à nouveau. A me confier, et même, j’oserais dire, me mettre en danger. Et j’ai bien fait ! Entourée de gens bienveillants, j’ai pu me souvenir de pourquoi l’amitié était si importante pour moi : mes amis savent me rendre heureuse. Que ce soit lors de dîners, de visites de marchés de noël, de soirées à regarder une série, de nuits en boite, ou même d’une soirée grosse ambiance à la laverie : Je suis retournée aux fondements de l’amitié : être heureux d’être ensemble. 

      Au moment de rentrer en France, j’étais bien triste. Est-ce que je devais laisser derrière moi cette parenthèse de joie et de douceur ? Eh bien, non. Partir n’a pas été un moyen de fuir. C’était une manière de me rappeler aux choses essentielles de ma vie. L’aumônerie, la danse, l’écriture, ce sont des choses que j’ai faites dans le passé, justement parce que je n’en ai jamais été déçue. Et la douceur des amitiés que j’ai vécues ? Elles existent aussi à Paris. Apaisée, désormais délestée de (presque) toutes mes peurs de l’autre, je suis désormais prête à retrouver celles et ceux que j’aimais avant de partir. Non pas parce que je leur dois bien ça. Mais parce qu’ils m’ont manqué, et que j’en ai envie.
Je n’ai peut-être pas de pouvoir, c’est vrai. Mais heureusement ! Je ne veux plus laisser quelque chose qui me dépasse dicter mes amitiés. 

 

2 réflexions au sujet de “Le pouvoir de l’amitié”

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s