L'Enfer, c'est les Autres, You is kind, you is smart, you is important

Ca ne sert à rien d’être gentil

       De mon premier voyage au Cameroun en CE1, je n’ai que peu de souvenirs. La chaleur étouffante de Douala en décembre. La maison de mes grand-parents maternels, avec le cochon auquel je m’étais suffisamment attachée pour que sa suspecte disparition quelques jours plus tard m’interpelle. Le goût du Tartina, tellement bon mais aussi tellement toxique qu’à l’époque, ils ne prenaient même pas la peine d’écrire les ingrédients au dos de la boite. Mais paradoxalement, mon souvenir le plus marquant n’a rien à voir de ce voyage. Mon souvenir le plus marquant du Cameroun, ce n’est pas le voyage (qui m’a pourtant plu, d’après ce que j’ai pu lire de mon journal de bord tenu un jour à l’époque avant que je n’abandonne). C’est que, pour la première fois de ma vie, on m’a forcée à être gentille contre mon gré. Parce que c’était la bonne chose à faire. En faisant mes valises pour le départ, nous devions choisir chacune, ma sœur et moi, un livre. Elle a pris Harry Potter et la Coupe de Feu (que je n’appréciais pas encore à sa juste valeur, ingrate que j’étais), et moi, mon livre préféré de l’époque, l’imagerie des loisirs. Sauf que, une fois au village, une cousine que je n’avais jamais vue auparavant (et que je n’ai jamais revue depuis, quoique je ne me souvienne même pas de son nom) a flashé sur MON livre, et mes parents m’ont forcée à lui offrir. J’ai tellement pleuré après avoir fait ce « cadeau » qu’à notre retour en France, ils l’ont racheté. Ca paraissait pourtant évident à l’époque, mais il m’a fallu 15ans pour me rendre compte : je ne suis pas gentille.

      C’est bien, pourtant, les gens gentils ! J’aime les gens gentils. En première année d’école, j’en étais persuadée. Jusqu’au jour où une amie m’a fait la remarque. C’était bien simple : à chaque fois que je parlais d’un gars en disant qu’il était « gentil, mais pour de vrai cette fois, objectivement, il est vraiment gentil », ça ne ratait pas : c’était un crush ! C’est-à-dire, pour être honnête maintenant avec le recul, un mec que j’avais rencontré deux jours auparavant, à qui j’avais parlé trois fois maximum, et pour qui j’avais un faible. Systématiquement ! Et en fait, si ces hommes me paraissaient si gentils, c’était aussi parce que…  je n’avais pas grand-chose d’autre à dire à propos d’eux. Leurs rêves ? Leurs peurs ? Je n’en savais rien. Mais, hey, ils m’avaient parlé avec respect, et on avait des choses banales en commun, ça devaient être des personnes vraiment bien, quand-même ! Le terme gentil avait perdu tout son sens.

       Un jour, alors que j’avais dit à mon petit frère que c’était gentil de sa part de débarrasser la table, il m’a répondu, interloqué : mais non, c’est pas gentil, c’est normal ! Et il a bien raison. Stay woke, on a dit. Il ne le faisait pas par plaisir, ou pour se faire bien voir. Il le faisait parce que c’était la bonne chose à faire. Bon sang, que je suis heureuse de participer à l’éducation de garçons aussi merveilleux, qui ne demandent pas leur cookie. Sa réponse a été le déclic final qu’il me fallait : ça ne veut rien dire, d’être gentil. Depuis quand, être gentil, c’est être décent ? On n’a pas à féliciter les gens pour quelque chose de normal. Ce déclic, s’il a mis 15ans à arriver, ça n’est pas pour rien. Parce que je me suis construite autour de cette idée : je me devais d’être gentille. Sauf que ça a pris des proportions impossibles. Pour moi, être gentille, c’était aussi une injonction à ne pas faire de vagues.

Rhodes, Rugs, Carpets, Rug, Carpet
Un tapis c’est bien joli, mais ça se fait marcher dessus

       J’aurais dû m’en rendre compte à 7ans, après la déchirante séparation avec mon grand amour de papier de l’époque. Etre gentil, c’est douloureux, et ça coûte. Et être gentille, ça signifiait m’écraser, et abandonner mon bien-être au profit de celui de quelqu’un d’autre. Mais ça ne m’a pas servi de leçon. Aussi longtemps que je me souvienne, mon réflexe a été pendant très longtemps d’accepter des choses qui ne me convenaient pas pour ne pas faire de remous. Et on m’a félicité pour cela, d’ailleurs. « Ce qui est bien avec toi, c’est que t’es facile à vivre ». Le jour où l’on m’a dit ça, j’étais si heureuse ! Ca signifiait que j’avais rempli mon rôle. Je ne causais pas de problèmes, et ça rendait ma compagnie agréable. Mais à quel prix ? Surprise ! Ca ne m’allait pas. Il n’y a rien de plus difficile que de prendre sur soi. Surtout quand on est hypersensible.

       Qu’est-ce qui se passe quand on est une femme, noire, et qui a suffisamment peu confiance en elle pour se laisser marcher sur les pieds ? C’est simple, on se fait écraser. Parce qu’il ne fait pas être naïf. Les personnes autour, elles, ne se considèrent pas comme gentilles. Résultat, j’ai pendant bien trop longtemps accepté les blagues « juste pour rire » racistes, et sexistes, les remarques soit-disant anodines sur mon corps…
Au collège, je passais mon temps à expulser mon trop plein d’émotions, que ce soit en pleurant, ou en faisant des crises de colères. Je me suis longtemps demandé pourquoi. Mais c’est pourtant simple ! Je subissais quotidiennement des moqueries de personnes de ma classe, et je n’osais pas voir ça comme quelque chose de méchant, parce qu’après tout, j’étais facile à vivre ! J’explosais, les gens réalisaient que j’avais un cœur et s’excusaient, et ça repartait. 
Il y a quelques semaines, une amie qui a ces même soucis de colère m’a envoyé cette merveilleuse vidéo de ma grande sœur spirituelle Anna Akana : Pourquoi es-tu en colère sans raison ?

Pour résumer, c’est bien simple : être trop gentil, c’est laisser les autres dépasser tes limites… Et ça rend colérique ! Quel est l’intérêt d’être gentil, si ça rend méchant ?
Ca montre bien qu’être trop gentil, ça n’a aucun sens.

       Mon idéal de gentillesse n’avait aucun sens. J’ai érigé en héros des personnes qui n’avait pas à l’être. Pourtant, de nombreux signes m’ont montré qu’être « juste gentil » était largement insuffisant ! Notamment quand j’ai commencé à sérieusement m’intéresser au féminisme. Pourquoi est-ce qu’autant de personnes se plaignent de la friendzone ? S’étonnent de ne pas plaire, alors « qu’ils ont été gentils » ? Pourquoi est-ce que des déchets comme les Incels existent ? Pourquoi est-ce que ma vision de l’amour plus jeune quand je lisais Twillight c’était Jacob, parce qu’il était gentil, alors que cet individu a considéré comme normal d’embrasser son amie de contre son gré en profitant de sa force de loup-garou ? Il y a quelque chose de pourri, non pas dans le royaume du Danemark, mais dans la vision de la gentillesse. 

La vision des relations de beaucoup de gens « gentils »

       Il faut arrêter avec la gentillesse. Etre gentil et s’attendre à recevoir quelque chose en retour, ça n’a aucun sens. Maltraiter quelqu’un et être gentil pour compenser, c’est tout aussi mauvais. Qui aime bien châtie bien, je déteste. C’est pas parce que tu me fais à manger que t’as le droit de me dévaloriser. Et puis quoi encore ? Alors, juste pour essayer, j’ai arrêté d’être gentille. J’ai décidé de réagir quand on dépassait mes limites. Et… ça a surpris. C’est fou comme on prend vite l’habitude de marcher sur quelqu’un. Et c’est fou comme on passe rapidement pour une personnes méchante quand on apprend, certes bien tard, à se faire respecter. Mais pour être honnête… Ca m’est totalement égal. A partir du moment où j’ai considéré que je n’étais pas gentille, j’ai osé verbaliser ce que je n’avais jamais osé dire et me séparer de personnes qui me faisaient du mal. Je ne cherche plus de personnes gentilles. Je cherche des personnes généreuses, attentionnées, pleines d’empathies, qui savent respecter mes limites, et verbaliser les leurs. Et je vis tellement mieux !  

       Ca ne sert à rien d’être gentil. Se faire écraser pour déranger, ça n’a aucun sens. Le plus paradoxal ? Depuis que je ne suis plus gentille, je dérange plus, certes, mais j’ai aussi des relations beaucoup plus saines. Et franchement, pourquoi se forcer à être gentille avec les personnes racistes, sexistes, homophobes, et j’en passe ? Voilà, pour le coup, quelque chose d’inutile. Pour prendre soin de soi et des autres, pas besoin de ça. Le changement est brutal. Comme dit Anna Akana : « Prépare-toi à avoir de nombreuses conversations gênantes, parce que le résultat vaut le coup ! »

1 réflexion au sujet de “Ca ne sert à rien d’être gentil”

  1. Très bon article ! Parfois on autorise les autres à être eux-mêmes à tel point qu’ils empiètent sur nos limites. C’est le secret pour créer des relations asymétriques. Et ensuite on passe pour quelqu’un de frustré et de colérique car nos relations nous empêchent d’être nous-mêmes. Je dédicace cet article à tous ceux qui m’ont dit que j’étais colérique, impulsive et etc…

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